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Les jeunes et les syndicats : pas de défiance !

samedi 9 décembre 2017

Camille Dupuy, sociologue à l’université de Rouen, et l’équipe de recherches dont elle fait partie (Dysolab), ont enquêté sur les jeunes et le syndicalisme aujourd’hui. Les conclusions de l’enquête vont à contre courant d’idées fort répandues sur le manque d’intérêt des jeunes pour le syndicalisme et l’avènement d’une société d’individualistes forcenés. Avant la publication des conclusions de l’étude à l’IRES (institut de recherches économiques et sociales), la sociologue a donné une interview à Actuel CE, le journal en ligne des Éditions Législatives. Extraits.

Une enquête documentée et en particulier sur le terrain

La sociologue a travaillé à partir de différentes enquêtes du ministère du Travail et des études de terrain auprès des confédérations syndicales, des fédérations et des collectifs dans les entreprises et les associations. Pour elle, il est faux de prétendre que les jeunes ont un autre rapport au travail que les générations plus âgées, et que donc ils seraient méfiants vis-à-vis du syndicalisme.

La différence de taux de syndicalisation selon l’âge s’explique par le positionnement sur le marché du travail

La différence de taux de syndicalisation selon l’âge en France est la suivante : chez les moins de 35 ans, on compte 5 % de jeunes travailleurs syndiqués alors que les moins de 25 ans n’en représentent que 2 %, à comparer au taux moyen de syndicalisation qui est en France de 11 %. Cette différence est la conséquence d’une différence de positionnement sur le marché du travail. « Plus on est dans une situation de précarité, moins on se syndique. Plus on est en CDI, plus on a d’ancienneté, plus on se syndique. Il est d’ailleurs frappant que les différences observées pour l’ensemble des salariés (les femmes sont moins syndiquées que les hommes) sont encore plus accusées chez les jeunes. Autrement dit, prendre une carte syndicale ou un mandat de représentant du personnel, c’est un effet d’âge » explique Camille Dupuy.

Les jeunes ne sont donc pas des individualistes rétifs à tout engagement dans un mandat syndical ou de représentation du personnel. L’enquête montre que si les moins de 35 ans sont encore moins syndiqués que les autres salariés, c’est surtout parce qu’ils restent longtemps soumis à des statuts précaires. En France, le premier CDI n’arrive en moyenne qu’aux alentours de 27 ans.



Les jeunes manifestent de la sympathie à l’égard des syndicats

Contrairement aux idées reçues, l’enquête montre que les jeunes ont de la sympathie à l’égard des syndicats et apprécient leur combat contre la précarité. Ils manifestent même davantage de sympathie à l’égard des syndicats et instances représentatives du personnel que le reste de la population active.

La question du renouvellement générationnel pour les syndicats

Les recherches ont aussi porté sur la manière dont les organisations syndicales envisageaient le renouvellement générationnel de leurs adhérents et de leurs militants. En la matière, il n’y a pas d’homogénéité entre les organisations. Ainsi l’union syndicale Solidaires refuse de faire du "jeunisme" et n’est pas loin « d’assimiler cela aux politiques d’emploi ciblées sur les jeunes, et elle ne veut pas d’un contrat jeune ». La CFDT et la CGT avouent des résistances internes, mais comptent dans leurs rangs une commission Jeunes, ainsi que de véritables initiatives destinées à prendre contact avec les jeunes, à les former et leur donner un parcours d’apprentissage. Mais, la sociologue pose la question des moyens dont disposent ces commissions tout en reconnaissant que les jeunes qui ont fait partie d’une commission jeunes il y a dix ans sont restés dans le syndicalisme.

Les jeunes élus le sont souvent comme délégué du personnel

Il s’agit somme toute d’un parcours classique. La sociologue distingue trois types de parcours qui ont déjà fonctionné pour les générations précédentes. D’abord des jeunes qui ont été socialisés précocement au syndicalisme, par l’intermédiaire de parents ou d’un syndicat étudiant. Puis, des jeunes qui s’engagent dans un mandat à l’occasion d’un conflit du travail dans l’entreprise et là l’étiquette syndicale n’est pas importante à leurs yeux. Enfin des jeunes, davantage diplômés, qui s’engagent pour changer l’action collective elle-même, dans un souci d’amélioration des conditions collectives des travailleurs, parfois en dépassant les frontières des entreprises.

Enfin Camille Dupuy estime que « les jeunes cherchent moins à modifier une structure syndicale qu’à faire évoluer les pratiques, avec davantage d’écoute, davantage d’autonomie, davantage d’utilisation des réseaux sociaux ».

En conclusion, interrogée sur la nouvelle instance unique et la limitation à trois du nombre de mandats successifs et les conséquences sur le renouvellement générationnel, la sociologue exprime une crainte car cette concentration entraine une forme de professionnalisation et peut freiner l’investissement des jeunes.


Sources